Qu'est-ce que Matt Damon et les mégayachts des milliardaires ont à voir avec un port de pêcheurs ? À Oneglia, à Calata Cuneo, plus que vous ne le pensez.
Pour le comprendre, il faut faire un saut dans le temps, précisément à l'hiver 2000-2001. C'est à ce moment-là que, pour ceux qui étaient jeunes à Oneglia, il est arrivé une de ces choses qu'on n'oublie pas : une nuit, la mer devant Calata Cuneo s'est allumée comme en plein jour. Ce n'était pas un orage, même si, au large, on aurait pu le croire : c'étaient les projecteurs du cinéma. On tournait The Bourne Identity (La Mémoire dans la peau), et la toute première scène — un bateau de pêche qui repêche dans l'eau un homme blessé et amnésique, Matt Damon — est née exactement ici, devant notre port. Dans le film, on raconte que c'est la Méditerranée vers Marseille, et que Bourne débarque sur un quai qu'on fait passer pour français. Mais ce quai, avec son phare, nous, on le reconnaît d'un coup d'œil : c'est Oneglia. On le sait, et ça nous fait quelque chose.
Moi, cette période, je m'en souviens bien, parce que le soir on restait sur les rochers de la Rabina à discuter jusque tard — oui, avec quelques petites bières au passage — et cette mer allumée comme en plein jour, en pleine nuit, c'est une de ces images qui vous marquent. On avait sous les yeux le décor d'un film américain, et pour nous, c'était simplement chez nous.
Calata Cuneo, c'est le port d'Oneglia, et pour qui a grandi ici, c'est bien plus qu'un quai. C'est là où la ville finit et où la mer commence, là où on va le soir, là où l'été on ne rentre jamais tôt.
Ado, c'était le quartier général. Avec les copains, surtout l'été mais aussi pendant les vacances de Noël, on se perdait dans des apéritifs qui commençaient à cinq heures de l'après-midi et finissaient à la fermeture. Les détails, mieux vaut ne pas les raconter.
Le point de rendez-vous, tout au bout de la calata, c'est le Caffè del Porto. Aujourd'hui, c'est l'un des endroits d'Oneglia où l'on mange le mieux la focaccia, la torta verde (tourte salée aux blettes) et la pizza al sugo, toutes faites maison et d'excellente qualité. Et on y boit très, très bien.
Calata Cuneo de jour, les restaurants sous les arcades.
Ce serait pourtant injuste de réduire Calata Cuneo au Caffè del Porto. Le soir, les établissements sont pleins à craquer, et il y a l'embarras du choix. Pour la pizza, la semaine dernière, Alessandro, mon frère de cœur, m'a emmené à La Piazzetta : excellente, et venant de quelqu'un qui fait sa pizza maison et qui est difficile, c'est un vrai compliment. Pour un apéritif plus raffiné, avec des cocktails originaux, il y a le Surf, où l'on boit en connaisseur.
Et puis il y a le poisson, qui arrive ici tout droit des bateaux de pêche que vous voyez amarrés à deux pas. Pour le manger comme il faut, l'Hostaria Besugo est le phare de la cuisine de la mer sur le port : buridda, zimino, poissons crus. Bons aussi, le Damare Terra e Mare et le Blue Marine.
Le port d'Oneglia, les bateaux de pêche à quai.
Il y a une dernière chose qui fait de Calata Cuneo un lieu à part. Le port est réputé pour les yachts de magnats qui viennent y accoster : certains soirs, on croirait se promener sur le port de Monte-Carlo. Et ce n'est pas une façon de parler — des mégayachts sortis tout droit des couvertures de magazines y sont déjà passés, du Symphony de Bernard Arnault, le patron de Louis Vuitton, au Mariu dessiné par Giorgio Armani. En voir un amarré sous les arcades, à deux pas des bateaux de pêche, c'est un de ces contrastes qui en disent plus sur Oneglia que mille mots. Le détail savoureux, c'est que ces mouillages n'appartiennent pas à un port de plaisance privé mais à la commune, gérés par une société municipale : une douzaine de places pour des coques qui dépassent les quatre-vingts mètres, pour quelques euros le mètre carré. Pour qui possède ce genre de yacht, une somme presque symbolique.
Les mégayachts amarrés à Calata Cuneo, sous le gratte-ciel d'Oneglia. Et puis il y a une chose qui est arrivée à Calata Cuneo, et qui en dit long sur le genre de port que c'est : une mariée, plutôt qu'en voiture, est arrivée en barque, accostant sur la calata dans sa robe blanche pour rejoindre l'église toute proche de Piazza San Giovanni.
Une chose est sûre : si vous êtes à Stella sul Mare, le soir, vous descendez ici. C'est le salon d'Oneglia sur la mer. Et fin juin, c'est justement depuis cette calata que l'on regarde les feux de San Giovanni.